Par quoi commencer ? Que dire de ce séjour dans la forêt amazonienne qui me laisse un souvenir de bout du monde ?
On est rentrés ce matin, épuisés, sales (4 jours sans douche, ça fait rêver non…), les cheveux en forme de dreads et les ongles noirs (la jungle, c’est tellement glamour !). Je crois que je suis prête pour remplacer l’ex gagnante de Koh-Lanta dans la pub « Même quand je saute de liane en liane, mon déodorant reste efficace pendant 48 heures »… A bon entendeur…
D’abord, le voyage en bus. Un air de colonie de vacances : on est 12, avec de gros sacs sur le dos et pleins les bras, tous remplis de médicaments, de jouets et de vêtements. Une nuit entière pour traverser le pays à l’horizontale et arriver à Satipo au petit matin. Il fait déjà chaud. On s’engouffre par 6 dans des taxis, tous les bagages à l’arrière, et nous voilà partis pour 2h30 de route caillouteuse dans la jungle. Accrochés les uns aux autres, on croirait danser la salsa, un coup à gauche un coup à droite… Les paysages sont magnifiques. Et la crevaison d’une roue en plein milieu du chemin nous laisse plus de temps qu’il n’en faut pour les admirer…
Les taxis nous déposent enfin à Puerto Copa, un village que l’on peut décrire comme un alignement de tiendas au bord de la rivière. Notre arrivée est une attraction. Partout, on nous regarde. Des singes et des poulets se promènent en liberté…
Et puis vient l’heure d’embarquer sur la pyrogue, chargée au point que je me demande encore comment elle a pu ne pas couler ! Il faut près de 3 heures pour arriver à Otica, une communauté indigène installée dans la Selva : une population totale de 350 habitants, dont 250 enfants (il me semble). C’est difficile de dire ce qu’on a trouvé là bas. Bien sûr, le mot pauvreté s’impose. Et aussi celui de dénuement. Mais il n’y a pas que ça à Otica. Contrairement à toute attente (contrairement à mes attentes en tout cas, certes naïves), la communauté est organisée. Chaque famille a sa propre maison (des rondins de bois surmontés d’une mezzanine et d’un toit en paille. Pas de murs, les maisons sont entièrement ouvertes) et les habitations sont séparées les unes des autres par des haies. Bizarrement, ça m’a rappelé toutes les huttes en paille construites par les Clubs Med sur les plages du monde entier. Sauf qu’ici, le village n’a pas pour but d’offrir aux touristes quelques jours de dépaysement et d’exotisme intenses…
Ici, bien sûr, pas d’électricité. Quand le soir tombe, des bougies s’allument dans les jardins, des feux s’allument dans la terre. Tout est cuit à même le sol, on pêche le poisson et on le fait cuire devant chez soi, point. Les arbres regorgent de bananes, de noix de coco. Julie n’est pas allée dans la Selva pour rien : maintenant, elle est capable de fracasser en moyenne 3 noix de cocos en une minute et d’en manger autant !
On a donc passé la journée du samedi avec les Ashaninkas (nom de la communauté). Ils sont habitués à ce qu’un groupe de bénévoles vienne régulièrement les voir. Pas d’étonnement de leur part, donc, pas d’inquiétude non plus.
Très vite, les enfants du village sont arrivés par tous les côtés. On a organisé des jeux avec eux, toujours dans un but éducatif (il s’agissait de leur expliquer très simplement que malgré nos différences, nous sommes tous semblables de par notre condition humaine). Aux femmes du village, les bénévoles d’Amnesty présents au sein de notre groupe ont expliqué leurs droits les plus élémentaires. Il faut savoir qu’aucune information ne parvient jusque là bas. Juste pour exemple, les habitants d’Otica ne connaissent pas le nom du président du Pérou. Alors ça peut sembler très basique, voire dérisoire, mais il est important de délivrer un message qui, à nous, peut nous sembler simplissime (le sempiternel Nous sommes tous égaux en droits….).
La campagne de 10 soles (=2,50 euros) menée auprès des membres du Congrès et autres (cf. un post précédent) a bien fonctionné et nous avons pu distribuer de nombreux vêtements, jouets, etc… Même si ça ne semble jamais suffisant !
En fait, je me rends compte en tentant d’écrire ce voyage combien il est difficile de raconter avec des mots une telle expérience. Ça semblera toujours trop fade, ou au contraire trop excessif. Moi-même, j’avais beau avoir imaginé avant d’y aller la pauvreté de l’endroit et la situation dans laquelle nous allions nous trouver, je n’avais cependant pas pleinement envisagé la réalité de la chose avant d’y être, vraiment.
Et c’est fou comme on s’attache à des visages. Ce ne sont pas juste des enfants sans rien pour lesquels on ressent de la peine, ce sont des enfants qui, quand on les regarde, se contentent de sourire en baissant les yeux ou en cachant leur début de rire derrière leurs petites mains. En fait, ce sont les mêmes enfants que ceux qu’on croise dans le métro le matin, ceux qui se cachent derrières les jupes tout en jetant un œil pour vérifier qu’on est bien en train de les regarder. Il n’y a que des mots simples pour dire ça, et c’est pourtant un sentiment bien compliqué. J’ai croisé la petite Cindy. 5 ans, pieds nus, des petites bêtes aggripées à ses cheveux. Elle est venue me voir timidement pour me demander d’une toute petite voix« Como te llamas ? » [Comment tu t’appelles], et puis elle m’a pris la main pour me montrer une par une les maisons de son village et me donner le prénom de toutes ses copines. Elle me parlait en Ashaninka, et quand elle avait l’impression que je n’écoutais pas (parce que, forcément, je ne comprenais pas…), elle fronçait les sourcils et me serrait la main plus fort pour me rappeler à l’ordre.
Alors voilà, ce sont plein de petites choses toutes simples comme celle là qui, mises bout à bout, font qu’il ne s’agit pas juste d’une « mission humanitaire » consistant à apporter quelques cartons d’objets, mais d’une véritable rencontre.
Nous sommes restés deux jours à Otica. Le dimanche soir, nous sommes rentrés à Puerto Copa, où nous avons dormi dans un orphelinat tenu par des sœurs. Là encore, nous avons joué avec les enfants.
Le lendemain, nous avons repris une pyrogue pour aller à la rencontre d’une autre communauté (pas pour distribuer des choses cette fois, mais seulement pour faire un état des lieux des besoins, dans l’éventualité d’un prochain voyage). Cette fois, l’accueil a été beaucoup plus hostile. Le chef du village a voulu savoir exactement qui nous étions, ce que nous faisions, pour qui nous travaillions. Il a fallu une demi heure de négociations en plein soleil pour qu’il nous laisse entrer plus avant dans le village.
Nous avons compris par la suite que les habitants de cette communauté étaient terrrorisés par le souvenir des bandes du Sentier Lumineux, qui sont venues à plusieurs reprises enlever leurs femmes et tuer leurs hommes. D’autre part, ils sont extrêmement méfiants envers les associations et rejettent en bloc les ONG, qui ont apparemment la réputation de venir, de leur soutirer des informations en leur faisant miroiter des projets, puis de partir sans que rien ne soit fait. Il a donc fallu les rassurer sur l’indépendance de notre groupe de bénévoles pour qu’ils acceptent une aide prochaine et qu’ils nous laissent prendre quelques photos.
Dimanche soir. Départ de Puerto Copa. Evidemment, le taxi a de nouveau crevé en pleine jungle pendant le trajet du retour. Pas de panique dans ces cas là, il suffit d’attendre patiemment…
Nous avons pris le bus hier soir et sommes arrivés à Lima ce matin, épuisés…"